\n'; document.write(barra); } } changePage();
| Alexandre | Andromaque | Athalie | Bajazet | Bérénice | Britannicus |
| Esther | Iphigénie | Mithridate | Phèdre | La Thébaïde | Les Plaideurs |
Andromaque
|
ACTE II , SCENE III .
Oreste, seul.
Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez nullement :
je vous réponds déjà de son consentement.
Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
il n'a devant les yeux que sa chère Troyenne ;
tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd'hui
il n'attend qu'un prétexte à l'éloigner de lui.
Nous n'avons qu'à parler : c'en est fait. Quelle joie
d'enlever à l'épire une si belle proie !
Sauve tout ce qui reste et de Troie et d'Hector,
garde son fils, sa veuve, et mille autres encor,
épire : c'est assez qu'Hermione rendue
perde à jamais tes bords et ton prince de vue.
Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
Parlons. à tant d'attraits, amour, ferme ses yeux !
ACTE II , SCENE IV .
Pyrrhus.
Je vous cherchois, seigneur. Un peu de violence
m'a fait de vos raisons combattre la puissance,
je l'avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
j'en ai senti la force et connu l'équité.
J'ai songé, comme vous, qu'à la Grèce, à mon père,
à moi-même, en un mot, je devenois contraire ;
que je relevois Troie, et rendois imparfait
tout ce qu'a fait Achille et tout ce que j'ai fait.
Je ne condamne plus un courroux légitime,
et l'on vous va, seigneur, livrer votre victime.
Oreste.
Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
c'est acheter la paix du sang d'un malheureux.
Pyrrhus.
Oui. Mais je veux, seigneur, l'assurer davantage :
d'une éternelle paix Hermione est le gage ;
je l'épouse. Il sembloit qu'un spectacle si doux
n'attendît en ces lieux qu'un témoin tel que vous.
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
puisqu'en vous Ménélas voit revivre son frère.
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
j'attends, avec la paix, son coeur de votre main.
Oreste.
Ah dieux !
ACTE II , SCENE V .
Pyrrhus.
Hé bien, Phoenix, l'amour est-il le maître ?
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
Phoenix.
Ah ! Je vous reconnois ; et ce juste courroux,
ainsi qu'à tous les Grecs, seigneur, vous rend à vous.
Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile :
c'est Pyrrhus, c'est le fils et le rival d'Achille,
que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
qui triomphe de Troie une seconde fois.
Pyrrhus.
Dis plutôt qu'aujourd'hui commence ma victoire.
D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire ;
et mon coeur, aussi fier que tu l'as vu soumis,
croit avoir en l'amour vaincu mille ennemis.
Considère, Phoenix, les troubles que j'évite,
quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite,
que d'amis, de devoirs j'allois sacrifier,
quels périls... Un regard m'eût tout fait oublier.
Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
Phoenix.
Oui, je bénis, seigneur, l'heureuse cruauté
qui vous rend...
Pyrrhus.
Tu l'as vu, comme elle m'a traité.
Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
que son fils me la dût renvoyer désarmée.
J'allois voir le succès de ses embrassements :
je n'ai trouvé que pleurs mêlés d'emportements.
Sa misère l'aigrit ; et toujours plus farouche,
cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche.
Vainement à son fils j'assurois mon secours :
" c'est Hector, disoit-elle en l'embrassant toujours ;
voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
c'est lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse. "
et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
Phoenix.
Sans doute. C'est le prix que vous gardoit l'ingrate.
Mais laissez-la, seigneur.
Pyrrhus.
Je vois ce qui la flatte.
Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
l'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux.
Je la verrois aux miens, Phoenix, d'un oeil tranquille.
Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d'Achille :
trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
Phoenix.
Commencez donc, seigneur, à ne m'en parler plus.
Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
oubliez à ses pieds jusqu'à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer.
Est-ce sur un rival qu'il s'en faut reposer ?
Il ne l'aime que trop.
Pyrrhus.
Crois-tu, si je l'épouse,
qu'Andromaque en son coeur n'en sera pas jalouse ?
Phoenix.
Quoi ? Toujours Andromaque occupe votre esprit ?
Que vous importe, ô dieux ! Sa joie ou son dépit ?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
Pyrrhus.
Non, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il lui faut dire :
ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi ;
elle ignore à quel point je suis son ennemi.
Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
et donner à ma haine une libre étendue.
Viens voir tous ses attraits, Phoenix, humiliés.
Allons.
Phoenix.
Allez, seigneur, vous jeter à ses pieds.
Allez, en lui jurant que votre âme l'adore,
à de nouveaux mépris l'encourager encore.
Pyrrhus.
Je le vois bien, tu crois que prêt à l'excuser
mon coeur court après elle, et cherche à s'apaiser.
Phoenix.
Vous aimez : c'est assez.
Pyrrhus.
Moi l'aimer ? Une ingrate
qui me hait d'autant plus que mon amour la flatte ?
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
étrangère... Que dis-je ? Esclave dans l'épire,
je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
et je ne puis gagner dans son perfide coeur
d'autre rang que celui de son persécuteur ?
Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine :
il faut bien une fois justifier sa haine.
J'abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose !
Elle en mourra, Phoenix, et j'en serai la cause.
C'est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
Phoenix.
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
Pyrrhus.
Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse.
Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
D'un amour qui s'éteint c'est le dernier éclat.
Allons. à tes conseils, Phoenix, je m'abandonne.
Faut-il livrer son fils ? Faut-il voir Hermione ?
Phoenix.
Oui, voyez-la, seigneur, et par des voeux soumis
protestez-lui...
Pyrrhus.
Faisons tout ce que j'ai promis.
ACTE III , SCENE PREMIERE .
Pylade.
Modérez donc, seigneur, cette fureur extrême.
Je ne vous connois plus : vous n'êtes plus vous-même.
Souffrez...
Oreste.
Non, tes conseils ne sont plus de saison,
Pylade, je suis las d'écouter la raison.
C'est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
il faut que je l'enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris, je le veux achever.
Oui, je le veux.
Pylade.
Hé bien, il la faut enlever :
j'y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
commandez à vos yeux de garder le secret.
Ces gardes, cette cour, l'air qui vous environne,
tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
à ses regards surtout cachez votre courroux.
ô dieux ! En cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
Oreste.
Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
La fureur m'emportoit, et je venois peut-être
menacer à la fois l'ingrate et son amant.
Pylade.
Et quel étoit le fruit de cet emportement ?
Oreste.
Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
du coup dont ma raison vient d'être confondue ?
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
il veut, pour m'honorer, la tenir de ma main.
Ah ! Plutôt cette main dans le sang du barbare...
Pylade.
Vous l'accusez, seigneur, de ce destin bizarre.
Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
Oreste.
Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l'ingrate ;
ses charmes jusque-là n'avoient pu le toucher :
le cruel ne la prend que pour me l'arracher.
Ah dieux ! C'en étoit fait : Hermione gagnée
pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
Son coeur, entre l'amour et le dépit confus,
pour se donner à moi n'attendoit qu'un refus ;
ses yeux s'ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.
Pylade.
Vous le croyez.
Oreste.
Hé quoi ? Ce courroux enflammé
contre un ingrat...
Pylade.
Jamais il ne fut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'auroit accordée,
qu'un prétexte tout prêt ne l'eût pas retardée ?
M'en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ? Votre amour se veut charger d'une furie
qui vous détestera, qui toute votre vie
regrettant un hymen tout prêt à s'achever,
voudra...
Oreste.
C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
je n'emporterois donc qu'une inutile rage ?
J'irois loin d'elle encor tâcher de l'oublier ?
Non, non, à mes tourments je veux l'associer.
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne,
et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
Pylade.
Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade :
Oreste ravisseur !
Oreste.
Et qu'importe, Pylade ?
Quand nos états vengés jouiront de mes soins,
l'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
Et que me servira que la Grèce m'admire,
tandis que je serai la fable de l'épire ?
Que veux-tu ? Mais, s'il faut ne te rien déguiser,
mon innocence enfin commence à me peser.
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
et que le fruit du crime en précède la peine.
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
Assez et trop longtemps mon amitié t'accable :
évite un malheureux, abandonne un coupable.
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne.
Va-t'en.
Pylade.
Allons, seigneur, enlevons Hermione.
Au travers des périls un grand coeur se fait jour.
Que ne peut l'amitié conduite par l'amour ?
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
et cette nuit, sans peine, une secrète voie
jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie.
Oreste.
J'abuse, cher ami, de ton trop d'amitié.
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
excuse un malheureux qui perd tout ce qu'il aime,
que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux...
Pylade.
Dissimulez, seigneur : c'est tout ce que je veux.
Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate :
oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate ;
oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
Oreste.
Va-t'en. Réponds-moi d'elle, et je réponds de moi.
ACTE III , SCENE II .
Oreste.
Hé bien ! Mes soins vous ont rendu votre conquête.
J'ai vu Pyrrhus, madame, et votre hymen s'apprête.
Hermione.
On le dit ; et de plus on vient de m'assurer
que vous ne me cherchiez que pour m'y préparer.
Oreste.
Et votre âme à ses voeux ne sera pas rebelle ?
Hermione.
Qui l'eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
qu'il reviendroit à moi quand je l'allois quitter ?
Je veux croire avec vous qu'il redoute la Grèce,
qu'il suit son intérêt plutôt que sa tendresse,
que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
Oreste.
Non, madame : il vous aime, et je n'en doute plus.
Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu'ils veulent faire ?
Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.
Hermione.
Mais que puis-je, seigneur ? On a promis ma foi.
Lui ravirai-je un bien qu'il ne tient pas de moi ?
L'amour ne règle pas le sort d'une princesse :
la gloire d'obéir est tout ce qu'on nous laisse.
Cependant je partois ; et vous avez pu voir
combien je relâchois pour vous de mon devoir.
Oreste.
Ah ! Que vous saviez bien, cruelle... Mais, madame,
chacun peut à son choix disposer de son âme.
La vôtre étoit à vous. J'espérois ; mais enfin
vous l'avez pu donner sans me faire un larcin.
Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
Et pourquoi vous lasser d'une plainte importune ?
Tel est votre devoir, je l'avoue ; et le mien
est de vous épargner un si triste entretien.
ACTE III , SCENE III .
Hermione.
Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
Cléone.
La douleur qui se tait n'en est que plus funeste.
Je le plains : d'autant plus qu'auteur de son ennui,
le coup qui l'a perdu n'est parti que de lui.
Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
il a parlé, madame, et Pyrrhus se déclare.
Hermione.
Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
qui cent fois effrayés de l'absence d'Achille,
dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
et qu'on verroit encor, sans l'appui de son fils,
redemander Hélène aux Troyens impunis ?
Non, Cléone, il n'est point ennemi de lui-même ;
il veut tout ce qu'il fait ; et s'il m'épouse, il m'aime.
Mais qu'Oreste à son gré m'impute ses douleurs :
n'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs ?
Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! Chère Cléone,
conçois-tu les transports de l'heureuse Hermione ?
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T'es-tu fait raconter
le nombre des exploits... Mais qui les peut compter ?
Intrépide, et partout suivi de la victoire,
charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
Songe...
Cléone.
Dissimulez. Votre rivale en pleurs
vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
Hermione.
Dieux ! Ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
Sortons : que lui dirois-je ?
ACTE III , SCENE IV .
Andromaque.
Où fuyez-vous, madame ?
N'est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
que la veuve d'Hector pleurante à vos genoux ?
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
vous envier un coeur qui se rend à vos charmes.
Par une main cruelle, hélas ! J'ai vu percer
le seul où mes regards prétendoient s'adresser.
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
avec lui dans la tombe elle s'est enfermée.
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
madame, pour un fils jusqu'où va notre amour ;
mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
en quel trouble mortel son intérêt nous jette,
lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
c'est le seul qui nous reste, et qu'on veut nous l'ôter.
Hélas ! Lorsque lassés de dix ans de misère,
les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
j'ai su de mon Hector lui procurer l'appui.
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j'ai pu sur lui.
Que craint-on d'un enfant qui survit à sa perte ?
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
Sur les soins de sa mère on peut s'en assurer,
et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer.
Hermione.
Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
quand mon père a parlé, m'ordonne de me taire.
C'est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
Faites-le prononcer : j'y souscrirai, madame.
ACTE III , SCENE V .
Andromaque.
Quel mépris la cruelle attache à ses refus !
Céphise.
Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
Un regard confondroit Hermione et la Grèce...
Mais lui-même il vous cherche.
ACTE III , SCENE VI .
Pyrrhus, à phoenix.
Où donc est la princesse ?
Ne m'avois-tu pas dit qu'elle étoit en ces lieux ?
Phoenix.
Je le croyois.
Andromaque, à céphise.
Tu vois le pouvoir de mes yeux.
Pyrrhus.
Que dit-elle, Phoenix ?
Andromaque.
Hélas ! Tout m'abandonne.
Phoenix.
Allons, seigneur, marchons sur les pas d'Hermione.
Céphise.
Qu'attendez-vous ? Rompez ce silence obstiné.
Andromaque.
Il a promis mon fils.
Céphise.
Il ne l'a pas donné.
Andromaque.
Non, non, j'ai beau pleurer, sa mort est résolue.
Pyrrhus.
Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
Quel orgueil !
Andromaque.
Je ne fais que l'irriter encor.
Sortons.
Pyrrhus.
Allons aux Grecs livrer le fils d'Hector.
Andromaque.
Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
Vos serments m'ont tantôt juré tant d'amitié !
Dieux ! Ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
Sans espoir de pardon m'avez-vous condamnée ?
Pyrrhus.
Phoenix vous le dira, ma parole est donnée.
Andromaque.
Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
Pyrrhus.
J'étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
Sa grâce à vos desirs pouvoit être accordée ;
mais vous ne l'avez pas seulement demandée.
C'en est fait.
Andromaque.
Ah ! Seigneur, vous entendiez assez
des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
Pardonnez à l'éclat d'une illustre fortune
ce reste de fierté qui craint d'être importune.
Vous ne l'ignorez pas : Andromaque sans vous
n'auroit jamais d'un maître embrassé les genoux.
Pyrrhus.
Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l'âme
vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
Ce fils même, ce fils, l'objet de tant de soins,
si je l'avois sauvé, vous l'en aimeriez moins.
La haine, le mépris, contre moi tout s'assemble ;
vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
Jouissez à loisir d'un si noble courroux.
Allons, Phoenix.
Andromaque.
Allons rejoindre mon époux.
Céphise.
Madame...
Andromaque.
Et que veux-tu que je lui dise encore ?
Auteur de tous mes maux, crois-tu qu'il les ignore ?
Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez.
J'ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
j'ai vu trancher les jours de ma famille entière,
et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
son fils, seul avec moi, réservé pour les fers.
Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
J'ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
qu'ici, plutôt qu'ailleurs, le sort m'eût exilée ;
qu'heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
puisqu'il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
J'ai cru que sa prison deviendroit son asile.
Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille :
j'attendois de son fils encor plus de bonté.
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime ;
malgré lui-même enfin je l'ai cru magnanime.
Ah ! S'il l'étoit assez pour nous laisser du moins
au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins,
et que finissant là ma haine et nos misères,
il ne séparât point des dépouilles si chères !
Pyrrhus.
Va m'attendre, Phoenix.
ACTE III , SCENE VII .
Pyrrhus continue.
Madame, demeurez.
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
Oui, je sens à regret qu'en excitant vos larmes
je ne fais contre moi que vous donner des armes.
Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
Mais, madame, du moins tournez vers moi les yeux :
voyez si mes regards sont d'un juge sévère,
s'ils sont d'un ennemi qui cherche à vous déplaire.
Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
à le sauver enfin c'est moi qui vous convie.
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
Faut-il qu'en sa faveur j'embrasse vos genoux ?
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
combien je vais sur moi faire éclater de haines.
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
au lieu de ma couronne, un éternel affront.
Je vous conduis au temple où son hymen s'apprête ;
je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
Mais ce n'est plus, madame, une offre à dédaigner :
je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
Mon coeur, désespéré d'un an d'ingratitude,
ne peut plus de son sort souffrir l'incertitude.
C'est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j'attends.
Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
pour vous mener au temple, où ce fils doit m'attendre ;
et là vous me verrez, soumis ou furieux,
vous couronner, madame, ou le perdre à vos yeux.
ACTE III , SCENE VIII .
Céphise.
Je vous l'avois prédit, qu'en dépit de la Grèce,
de votre sort encor vous seriez la maîtresse.
Andromaque.
Hélas ! De quel effet tes discours sont suivis !
Il ne me restoit plus qu'à condamner mon fils.
Céphise.
Madame, à votre époux c'est être assez fidèle :
trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.
Andromaque.
Quoi ? Je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?
Céphise.
Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent ;
qu'il méprisât, madame, un roi victorieux
qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
qui ne se souvient plus qu'Achille étoit son père,
qui dément ses exploits et les rend superflus ?
Andromaque.
Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus ?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
ensanglantant l'autel qu'il tenoit embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
entrant à la lueur de nos palais brûlants,
sur tous mes frères morts se faisant un passage,
et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
voilà par quels exploits il sut se couronner ;
enfin voilà l'époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seroient asservis.
Céphise.
Hé bien ! Allons donc voir expirer votre fils :
on n'attend plus que vous. Vous frémissez, madame !
Andromaque.
Ah ! De quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
Quoi ? Céphise, j'irai voir expirer encor
ce fils, ma seule joie, et l'image d'Hector :
ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
Hélas ! Je m'en souviens, le jour que son courage
lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
" chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
j'ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
s'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi.
Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère,
montre au fils à quel point tu chérissois le père. "
et je puis voir répandre un sang si précieux ?
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
Roi barbare, faut-il que mon crime l'entraîne ?
Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
T'a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas ?
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n'arrête
le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
Je l'en puis détourner, et je t'y vais offrir ?
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
va le trouver pour moi.
Céphise.
Que faut-il que je dise ?
Andromaque.
Dis-lui que de mon fils l'amour est assez fort...
Crois-tu que dans son coeur il ait juré sa mort ?
L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?
Céphise.
Madame, il va bientôt revenir en furie.
Andromaque.
Hé bien ! Va l'assurer...
Céphise.
De quoi ? De votre foi ?
Andromaque.
Hélas ! Pour la promettre est-elle encore à moi ?
ô cendres d'un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
Allons.
Céphise.
Où donc, madame ? Et que résolvez-vous ?
Andromaque.
Allons sur son tombeau consulter mon époux.
ACTE IV , SCENE PREMIERE .
Céphise.
Ah ! Je n'en doute point : c'est votre époux, madame,
c'est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
Il veut que Troie encor se puisse relever
avec cet heureux fils qu'il vous fait conserver.
Pyrrhus vous l'a promis. Vous venez de l'entendre,
madame : il n'attendoit qu'un mot pour vous le rendre.
Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
content de votre coeur, il met tout à vos pieds.
Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
Déjà contre les Grecs plein d'un noble courroux,
le soin de votre fils le touche autant que vous :
il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
pour ne pas l'exposer, lui-même il se hasarde.
Mais tout s'apprête au temple, et vous avez promis.
Andromaque.
Oui, je m'y trouverai. Mais allons voir mon fils.
Céphise.
Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue
désormais à
\n';
document.write(barra);
}
}
changePage();
ACTE IV , SCENE II .
Cléone.
Non, je ne puis assez admirer ce silence.
Vous vous taisez, madame ; et ce cruel mépris
n'a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
Vous soutenez en paix une si rude attaque,
vous qu'on voyoit frémir au seul nom d'Andromaque ?
Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
que Pyrrhus d'un regard la voulût honorer ?
Il l'épouse : il lui donne, avec son diadème,
la foi que vous venez de recevoir vous-même,
et votre bouche encor muette à tant d'ennui
n'a pas daigné s'ouvrir pour se plaindre de lui !
Ah ! Que je crains, madame, un calme si funeste !
Et qu'il vaudroit bien mieux...
Hermione.
Fais-tu venir Oreste ?
Cléone.
Il vient, madame, il vient ; et vous pouvez juger
que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
Prêt à servir toujours sans espoir de salaire,
vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
Mais il entre.
ACTE IV , SCENE III .
Oreste.
Ah ! Madame, est-il vrai qu'une fois
Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
Ne m'a-t-on point flatté d'une fausse espérance ?
Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
veulent...
Hermione.
Je veux savoir, seigneur, si vous m'aimez.
Oreste.
Si je vous aime ? ô dieux ! Mes serments, mes parjures,
ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
Hermione.
Vengez-moi, je crois tout.
Oreste.
Hé bien ! Allons, madame :
mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
prenons, en signalant mon bras et votre nom,
vous, la place d'Hélène, et moi, d'Agamemnon.
De Troie en ce pays réveillons les misères ;
et qu'on parle de nous, ainsi que de nos pères.
Partons, je suis tout prêt.
Hermione.
Non, seigneur, demeurons :
je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
Quoi ? De mes ennemis couronnant l'insolence,
j'irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
Et je m'en remettrois au destin des combats,
qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
Je veux qu'à mon départ toute l'épire pleure.
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.
Tous vos retardements sont pour moi des refus.
Courez au temple. Il faut immoler...
Oreste.
Qui ?
Hermione.
Pyrrhus.
Oreste.
Pyrrhus, madame ?
Hermione.
Hé quoi ? Votre haine chancelle ?
Ah ! Courez, et craignez que je ne vous rappelle.
N'alléguez point des droits que je veux oublier ;
et ce n'est pas à vous à le justifier.
Oreste.
Moi, je l'excuserois ? Ah ! Vos bontés, madame,
ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
Vengeons-nous, j'y consens, mais par d'autres chemins.
Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
faisons de sa ruine une juste conquête.
Quoi ? Pour réponse, aux Grecs porterai-je sa tête ?
Et n'ai-je pris sur moi le soin de tout l'état
que pour m'en acquitter par un assassinat ?
Souffrez, au nom des dieux, que la Grèce s'explique,
et qu'il meure chargé de la haine publique.
Souvenez-vous qu'il règne, et qu'un front couronné...
Hermione.
Ne vous suffit-il pas que je l'ai condamné ?
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
demande une victime à moi seule adressée ;
qu'Hermione est le prix d'un tyran opprimé ;
que je le hais ; enfin, seigneur, que je l'aimai ?
Je ne m'en cache point : l'ingrat m'avoit su plaire,
soit qu'ainsi l'ordonnât mon amour ou mon père,
n'importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
Malgré mes voeux, seigneur, honteusement déçus,
malgré la juste horreur que son crime me donne,
tant qu'il vivra craignez que je ne lui pardonne.
Doutez jusqu'à sa mort d'un courroux incertain :
s'il ne meurt aujourd'hui, je puis l'aimer demain.
Oreste.
Hé bien ! Il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
il faut... Mais cependant que faut-il que je fasse ?
Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
Quel chemin jusqu'à lui peut conduire mes coups ?
à peine suis-je encore arrivé dans l'épire,
vous voulez par mes mains renverser un empire ;
vous voulez qu'un roi meure, et pour son châtiment
vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment.
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l'opprime !
Laissez-moi vers l'autel conduire ma victime,
je ne m'en défends plus ; et je ne veux qu'aller
reconnoître la place où je dois l'immoler.
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l'attaque.
Hermione.
Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
Dans le temple déjà le trône est élevé ;
ma honte est confirmée, et son crime achevé.
Enfin qu'attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
sans gardes, sans défense, il marche à cette fête ;
autour du fils d'Hector il les fait tous ranger ;
il s'abandonne au bras qui me voudra venger.
Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m'ont suivie ;
soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
Mais quoi ? Déjà leur haine est égale à la mienne :
elle épargne à regret l'époux d'une Troyenne.
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
revenez tout couvert du sang de l'infidèle ;
allez : en cet état soyez sûr de mon coeur.
Oreste.
Mais, madame, songez...
Hermione.
Ah ! C'en est trop, seigneur.
Tant de raisonnements offensent ma colère.
J'ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
qu'il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
et me laissez ici le soin de ma vengeance.
De mes lâches bontés mon courage est confus,
et c'est trop en un jour essuyer de refus.
Je m'en vais seule au temple, où leur hymen s'apprête,
où vous n'osez aller mériter ma conquête.
Là, de mon ennemi je saurai m'approcher :
je percerai le coeur que je n'ai pu toucher ;
et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
et tout ingrat qu'il est, il me sera plus doux
de mourir avec lui que de vivre avec vous.
Oreste.
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
madame : il ne mourra que de la main d'Oreste.
Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.
Hermione.
Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
ACTE IV , SCENE IV .
Cléone.
Vous vous perdez, madame ; et vous devez songer...
Hermione.
Que je me perde ou non, je songe à me venger.
Je ne sais même encor, quoi qu'il m'ait pu promettre,
sur d'autres que sur moi si je dois m'en remettre.
Pyrrhus n'est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
de retirer mon bras teint du sang du parjure,
et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
de cacher ma rivale à ses regards mourants !
Ah ! Si du moins Oreste, en punissant son crime,
lui laissoit le regret de mourir ma victime !
Va le trouver : dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat
qu'on l'immole à ma haine, et non pas à l'état.
Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
s'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.
Cléone.
Je vous obéirai. Mais qu'est-ce que je voi ?
ô dieux ! Qui l'auroit cru, madame ? C'est le roi !
Hermione.
Ah ! Cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
qu'il n'entreprenne rien sans revoir Hermione.
ACTE IV , SCENE V .
Pyrrhus.
Vous ne m'attendiez pas, madame ; et je vois bien
que mon abord ici trouble votre entretien.
Je ne viens point, armé d'un indigne artifice,
d'un voile d'équité couvrir mon injustice :
il suffit que mon coeur me condamne tout bas ;
et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
J'épouse une Troyenne. Oui, madame, et j'avoue
que je vous ai promis la foi que je lui voue.
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
nous fûmes sans amour engagés l'un à l'autre ;
mais c'est assez pour moi que je me sois soumis.
Par mes ambassadeurs mon coeur vous fut promis ;
loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
Je vous vis avec eux arriver en épire ;
et quoique d'un autre oeil l'éclat victorieux
eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
je voulus m'obstiner à vous être fidèle,
je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
j'ai cru que mes serments me tiendroient lieu d'amour.
Mais cet amour l'emporte, et par un coup funeste
Andromaque m'arrache un coeur qu'elle déteste.
L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel
nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
Après cela, madame, éclatez contre un traître,
qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être.
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
il me soulagera peut-être autant que vous.
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
je crains votre silence, et non pas vos injures ;
et mon coeur, soulevant mille secrets témoins,
m'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins.
Hermione.
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,
j'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
et que voulant bien rompre un noeud si solennel,
vous vous abandonniez au crime en criminel.
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse
sous la servile loi de garder sa promesse ?
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi ? Sans que ni serment ni devoir vous retienne,
rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, et retourner encor
de la fille d'Hélène à la veuve d'Hector ?
Couronner tour à tour l'esclave et la princesse ;
immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce ?
Tout cela part d'un coeur toujours maître de soi,
d'un héros qui n'est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Vous veniez de mon front observer la pâleur,
pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie ;
mais, seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
Du vieux père d'Hector la valeur abattue
aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
tandis que dans son sein votre bras enfoncé
cherche un reste de sang que l'âge avoit glacé ;
dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
de votre propre main Polyxène égorgée
aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
que peut-on refuser à ces généreux coups ?
Pyrrhus.
Madame, je sais trop à quels excès de rage
la vengeance d'Hélène emporta mon courage :
je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé ;
mais enfin je consens d'oublier le passé.
Je rends grâces au ciel que votre indifférence
de mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence.
Mon coeur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
devoit mieux vous connoître et mieux s'examiner.
Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
Vous ne prétendiez point m'arrêter dans vos fers :
j'ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
Nos coeurs n'étoient point faits dépendants l'un de l'autre ;
je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
Rien ne vous engageoit à m'aimer en effet.
Hermione.
Je ne t'ai point aimé, cruel ? Qu'ai-je donc fait ?
J'ai dédaigné pour toi les voeux de tous nos princes ;
je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
j'y suis encor, malgré tes infidélités,
et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
j'attendois en secret le retour d'un parjure ;
j'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
tu me rapporterois un coeur qui m'étoit dû.
Je t'aimois inconstant, qu'aurois-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
vient si tranquillement m'annoncer le trépas,
ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas.
Mais, seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère
réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire,
achevez votre hymen, j'y consens. Mais du moins
ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
différez-le d'un jour ; demain vous serez maître.
Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
tu comptes les moments que tu perds avec moi !
Ton coeur, impatient de revoir ta Troyenne,
ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne.
Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux.
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
va lui jurer la foi que tu m'avois jurée,
va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié
que les mêmes serments avec moi t'ont lié.
Porte aux pieds des autels ce coeur qui m'abandonne ;
va, cours. Mais crains encor d'y trouver Hermione.
ACTE IV , SCENE VI .
Phoenix.
Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger
une amante en fureur qui cherche à se venger.
Elle n'est en ces lieux que trop bien appuyée :
la querelle des Grecs à la sienne est liée ;
Oreste l'aime encore ; et peut-être à ce prix...
Pyrrhus.
Andromaque m'attend. Phoenix, garde son fils.
ACTE V , SCENE PREMIERE .
Hermione, seule.
Où suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
Ah ! Ne puis-je savoir si j'aime, ou si je hais ?
Le cruel ! De quel oeil il m'a congédiée !
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
sembloit-il seulement qu'il eût part à mes larmes ?
Et je le plains encore ? Et pour comble d'ennui,
mon coeur, mon lâche coeur s'intéresse pour lui ?
Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
Non, ne révoquons point l'arrêt de mon courroux :
qu'il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :
il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
il croit que toujours foible et d'un coeur incertain,
je parerai d'un bras les coups de l'autre main.
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées.
Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas
si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
Il me laisse, l'ingrat ! Cet embarras funeste.
Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
Qu'il meure, puisqu'enfin il a dû le prévoir,
et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir.
à le vouloir ? Hé quoi ? C'est donc moi qui l'ordonne ?
Sa mort sera l'effet de l'amour d'Hermione ?
Ce prince, dont mon coeur se faisoit autrefois
avec tant de plaisir redire les exploits,
à qui même en secret je m'étois destinée
avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée,
je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'états,
que pour venir si loin préparer son trépas ?
L'assassiner, le perdre ? Ah ! Devant qu'il expire...
ACTE V , SCENE II .
Hermione.
Ah ! Qu'ai-je fait, Cléone ? Et que viens-tu me dire ?
Que fait Pyrrhus ?
Cléone.
Il est au comble de ses voeux,
le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
Je l'ai vu vers le temple, où son hymen s'apprête,
mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
et d'un oeil où brilloient sa joie et son espoir
s'enivrer en marchant du plaisir de la voir.
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
porte jusqu'aux autels le souvenir de Troie :
incapable toujours d'aimer et de haïr,
sans joie et sans murmure elle semble obéir.
Hermione.
Et l'ingrat ? Jusqu'au bout il a poussé l'outrage ?
Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
N'a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
Dis-moi, ne t'es-tu point présentée à sa vue ?
L'ingrat a-t-il rougi lorsqu'il t'a reconnue ?
Son trouble avouoit-il son infidélité ?
A-t-il jusqu'à la fin soutenu sa fierté ?
Cléone.
Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
semblent être avec vous sortis de sa mémoire.
Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets,
il poursuit seulement ses amoureux projets.
Autour du fils d'Hector il a rangé sa garde,
et croit que c'est lui seul que le péril regarde.
Phoenix même en répond, qui l'a conduit exprès
dans un fort éloigné du temple et du palais.
Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
Hermione.
Le perfide ! Il mourra. Mais que t'a dit Oreste ?
Cléone.
Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
Hermione.
Hé bien ! à me venger n'est-il pas préparé ?
Cléone.
Je ne sais.
Hermione.
Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
Oreste me trahit ?
Cléone.
Oreste vous adore.
Mais de mille remords son esprit combattu
croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
Il respecte en Pyrrhus l'honneur du diadème ;
il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
il craint la Grèce, il craint l'univers en courroux ;
mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
le seul nom d'assassin l'épouvante et l'arrête.
Enfin il est entré sans savoir dans son coeur
s'il en devoit sortir coupable ou spectateur.
Hermione.
Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
il se gardera bien de troubler ce spectacle.
Je sais de quels remords son courage est atteint :
le lâche craint la mort, et c'est tout ce qu'il craint.
Quoi ? Sans qu'elle employât une seule prière,
ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
virent périr trois rois qu'ils ne connoissoient pas ?
Et moi, je ne prétends que la mort d'un parjure,
et je charge un amant du soin de mon injure ;
il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
Allons : c'est à moi seule à me rendre justice.
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
de leur hymen fatal troublons l'événement,
et qu'ils ne soient unis, s'il se peut, qu'un moment.
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même.
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
Je ne mourrai pas seule, et quelqu'un me suivra.
ACTE V , SCENE III .
Oreste.
Madame, c'en est fait, et vous êtes servie :
Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie.
Hermione.
Il est mort ?
Oreste.
Il expire ; et nos Grecs irrités
ont lavé dans son sang ses infidélités.
Je vous l'avois promis ; et quoique mon courage
se fît de ce complot une funeste image,
j'ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
se sont jusqu'à l'autel dans la foule glissés.
Pyrrhus m'a reconnu. Mais sans changer de face,
il sembloit que ma vue excitât son audace,
que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
dussent de son hymen relever la splendeur.
Enfin avec transport prenant son diadème,
sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-même.
" je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
Andromaque, régnez sur l'épire et sur moi.
Je voue à votre fils une amitié de père ;
j'en atteste les dieux, je le jure à sa mère.
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
et je le reconnois pour le roi des Troyens. "
à ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage ;
l'infidèle s'est vu partout envelopper,
et je n'ai pu trouver de place pour frapper.
Chacun se disputoit la gloire de l'abattre.
Je l'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
mais enfin à l'autel il est allé tomber.
Du peuple épouvanté j'ai traversé la presse
pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
et regagner le port, où bientôt nos amis
viendront couverts du sang que je vous ai promis.
Hermione.
Qu'ont-ils fait ?
Oreste.
Pardonnez à leur impatience :
ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
qu'il sentît en mourant qu'il expiroit pour vous ;
mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple :
je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
madame ; et vous pouvez justement vous flatter
d'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter.
Vous seule avez poussé les coups...
Hermione.
Tais-toi, perfide,
et n'impute qu'à toi ton lâche parricide.
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
Barbare, qu'as-tu fait ? Avec quelle furie
as-tu tranché le cours d'une si belle vie ?
Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui,
sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre ?
Pourquoi l'assassiner ? Qu'a-t-il fait ? à quel titre ?
Qui te l'a dit ?
Oreste.
ô dieux ! Quoi ? Ne m'avez-vous pas
vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
Hermione.
Ah ! Falloit-il en croire une amante insensée ?
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
que mon coeur démentoit ma bouche à tous moments ?
Quand je l'aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
N'as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
Toi-même avant le coup me venir consulter,
y revenir encore, ou plutôt m'éviter ?
Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence ?
Voilà de ton amour le détestable fruit :
tu m'apportois, cruel, le malheur qui te suit.
C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale,
l'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
il m'aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en épire :
je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
à toute ma famille ; et c'est assez pour moi,
traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi.
ACTE V , SCENE IV .
Oreste, seul.
Que vois-je ? Est-ce Hermione ? Et que viens-je d'entendre ?
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
Je suis, si je l'en crois, un traître, un assassin.
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? Et suis-je Oreste enfin ?
Quoi ? J'étouffe en mon coeur la raison qui m'éclaire ;
j'assassine à regret un roi que je révère ;
je viole en un jour les droits des souverains,
ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
ceux même des autels où ma fureur l'assiége :
je deviens parricide, assassin, sacrilége.
Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
qui même, s'il ne meurt, ne me verra jamais,
dont j'épouse la rage. Et quand je l'ai servie,
elle me redemande et son sang et sa vie !
Elle l'aime ! Et je suis un monstre furieux !
Je la vois pour jamais s'éloigner de mes yeux !
Et l'ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
tous les noms odieux que j'ai pris pour lui plaire !
ACTE V , SCENE V .
Pylade.
Il faut partir, seigneur. Sortons de ce palais,
ou bien résolvons-nous de n'en sortir jamais.
Nos Grecs pour un moment en défendent la porte.
Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
Aux ordres d'Andromaque ici tout est soumis ;
ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
lui rend tous les devoirs d'une veuve fidèle,
commande qu'on le venge, et peut-être sur nous
veut venger Troie encore et son premier époux.
Allons. N'attendons pas que l'on nous environne :
nos Grecs nous rejoindront ; et tandis qu'Hermione
tient encore le peuple autour d'elle arrêté,
voilà votre chemin, sortons en sûreté.
Oreste.
Non, non, c'est Hermione, amis, que je veux suivre.
à son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
Partez : j'ai fait le crime, et je vais l'expier.
Pylade.
Hermione, seigneur ? Il la faut oublier.
Quoi ? Toujours l'instrument et l'objet de sa rage,
cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
Et parce qu'elle meurt, faut-il que vous mouriez ?
Oreste.
Elle meurt ? Dieux ! Qu'entends-je ?
Pylade.
Hé quoi ? Vous l'ignoriez ?
En rentrant dans ces lieux, nous l'avons rencontrée
qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
que son sang excitoit à venger son trépas.
Sans doute à cet objet sa rage s'est émue.
Mais du haut de la porte enfin nous l'avons vue,
un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
Oreste.
Grâce aux dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
j'étois né pour servir d'exemple à ta colère,
pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! Je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
l'un et l'autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder.
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ?
De quel côté sortir ? D'où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j'entrevoi.
Dieux ! Quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
Pylade.
Ah ! Seigneur.
Oreste.
Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
Trouverai-je partout un rival que j'abhorre ?
Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé ?
Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.
Mais que vois-je ? à mes yeux Hermione l'embrasse ?
Elle vient l'arracher au coup qui le menace ?
Dieux ! Quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Hé bien ! Filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
à qui destinez-vous l'appareil qui vous suit ?
Venez-vous m'enlever dans l'éter
\n';
document.write(barra);
}
}
changePage();